La transition entre le général de Gaulle et Georges Pompidou, puis la mutation du mouvement gaulliste en une « machine de guerre » électorale sous l'égide de Jacques Chirac (RPR, puis UMP), marque le passage d'un gaullisme de légitimité historique à un système de pouvoir structuré par des réseaux d'influence et une organisation partisane puissante.
Pompidou contre de Gaulle : L'impossible succession et l'affaire Markovic
Bien que Georges Pompidou ait été le Premier ministre du Général d'avril 1962 à juillet 1968, leur relation s'est dégradée à mesure que Pompidou s'imposait comme le « dauphin » naturel. De Gaulle, craignant l'émergence d'une dyarchie au sommet de l'État, finit par l'écarter après la crise de Mai 68 en le plaçant « en réserve de la République ».
C'est dans ce climat de tension qu'éclate l'affaire Markovic en octobre 1968, qui constitue un tournant dans la cristallisation du « système » :
Un complot interne : Stefan Markovic, ancien garde du corps d'Alain Delon, est retrouvé mort. Rapidement, des rumeurs et des photomontages grossiers impliquant Claude Pompidou, l'épouse de l'ancien Premier ministre, sont diffusés dans le but de briser la candidature de Georges Pompidou à la présidence.
La trahison des « Barons » : Pompidou reste persuadé que ce scandale a été alimenté par des membres du cercle gaulliste (les « barons ») et certains services officiels (comme le SDECE) pour l'empêcher de succéder au Général. Il en gardera une rancœur tenace, consignant les noms de ceux qui l'ont trahi dans un petit carnet noir.
La mise en place du « système » : De l'UDR au RPR
Après la mort de Pompidou en 1974, Jacques Chirac prend le contrôle de l'UDR (Union des démocrates pour la République) et entreprend sa « transfiguration » en une organisation moderne et conquérante.
Le RPR, une machine de guerre (1976) : En décembre 1976, Chirac transforme l'UDR en RPR (Rassemblement pour la République). Contrairement au mouvement gaulliste originel, le RPR est conçu comme un parti de masse, hiérarchisé et discipliné, destiné à servir les ambitions présidentielles de Chirac contre Valéry Giscard d'Estaing.
L'idéologie et les réseaux : Le RPR se dote d'une structure militante exceptionnelle, servant de lieu de sociabilité et de promotion professionnelle pour ses membres. Sous l'influence de figures comme Charles Pasqua, le parti s'appuie sur des réseaux d'ordre et d'influence hérités du gaullisme de combat (comme le SAC).
L'UMP et la fusion (2002) : Après la réélection de Chirac en 2002, le RPR se dissout dans l'UMP (Union pour un Mouvement Populaire). Ce grand parti de droite unifié vise à rationaliser le système en absorbant les sensibilités libérales et centristes, bien que certains analystes y voient une dilution de la substance originelle du gaullisme.
Les piliers du système : SAC, Pasqua et Foccart
Le terme de « système politico-mafieux » utilisé par certains critiques renvoie à l'existence de structures parallèles qui ont longtemps doublé l'appareil d'État :
Le Service d'Action Civique (SAC) : Véritable police politique supervisée par Jacques Foccart, le SAC était chargé de protéger le régime et d'intimider les opposants. Il était notoirement infiltré par des éléments du milieu criminel, notamment à Marseille et en Corse.
Charles Pasqua et les réseaux corses : Cofondateur du SAC et pilier du RPR, Pasqua a incarné cette porosité entre le pouvoir politique et des réseaux d'influence occultes (cercles de jeux, relations franco-africaines).
La Françafrique de Foccart : Ce système reposait sur des « réseaux de l'amitié » et des services secrets gérés en dehors de tout contrôle parlementaire, assurant la stabilité des intérêts français en Afrique par des méthodes souvent clandestines (mercenariat, financement occulte).
En résumé, si le général de Gaulle avait façonné des institutions pour la France, ses successeurs ont bâti des structures partisanes (UDR, RPR, UMP) adossées à des réseaux d'influence profonds, créant une culture politique où le contrôle des leviers de pouvoir et la fidélité aux « patrons » de réseaux primaient souvent sur l'idéologie pure.