En Haute-Savoie, le chiraquisme et le système RPR se sont manifestés par une implantation territoriale profonde, mêlant la culture des « barons » locaux, une gestion clientéliste des ressources foncières et des réseaux d'influence nationaux, illustrés de manière éclatante par l'affaire du casino d'Annemasse.
L'affaire du casino d'Annemasse : Le pivot Pasqua-RPR
L'exemple le plus documenté de l'usage des réseaux Pasqua-RPR dans le département est l'affaire du casino d'Annemasse. En 1994, Charles Pasqua, alors ministre de l'Intérieur, accorde l'autorisation d'exploiter des jeux au casino d'Annemasse, malgré l'avis défavorable de la commission supérieure des jeux.
Financement politique : L'enquête a révélé que la vente du casino quelques mois plus tard visait à dégager une plus-value (estimée à 7,5 millions de francs) pour financer le Rassemblement pour la France (RPF), le parti lancé par Charles Pasqua après sa scission du RPR, mais toujours ancré dans ses réseaux historiques.
Le lien avec le « Milieu » : Cette affaire a mis en lumière les liens entre le pouvoir politique et des figures du milieu corse (comme Robert Feliciaggi et Michel Tomi), caractéristiques de ce que les critiques nomment le système « politico-mafieux » gaulliste.
Le « Gaullisme de village » : Réseaux locaux et spoliation
À l'échelle locale, notamment dans la vallée de l'Arve et à Chamonix, le système s'est structuré autour de notables (maires, mandataires, magistrats) exerçant un contrôle étroit sur l'administration et la justice.
Clientélisme immobilier : Dans des zones à forte rente foncière comme Chamonix ou Les Houches, le système a été accusé de favoriser des opérations immobilières par le biais de destructions de bâtiments ou de liquidations judiciaires de marginaux ou d'opposants gênants.
L'opacité institutionnelle : Des témoignages décrivent un réseau de protection mutuelle où des fonctionnaires de la Police de l'Air et des Frontières (PAF), des juges du TGI de Bonneville et des élus locaux (comme l'ancien maire des Houches Pierre Portier) auraient agi de concert pour neutraliser des individus vulnérables et s'approprier des terrains stratégiques.
Dénis de justice : Cette culture du réseau se manifestait par des classements sans suite systématiques de plaintes visant des personnalités influentes et une instrumentalisation des procédures de redressement judiciaire pour dépouiller les artisans locaux de leur patrimoine.
Un bastion de la droite de masse
La Haute-Savoie a longtemps été le laboratoire du RPR en tant que parti de masse, capable de mobiliser des milliers de militants autour d'un chef (Chirac) et d'un projet libéral-conservateur.
Maillage territorial : Le département était structuré par des « assises » (comme celles de Grenoble en 1984) et des clubs qui assuraient l'hégémonie de la droite sur l'opposition, tout en servant de tremplin professionnel aux cadres du parti.
Glissement vers l'UMP : En 2002, ce système s'est fondu dans l'UMP, tentant de rationaliser les réseaux locaux face à une pression judiciaire croissante, tout en laissant un espace vide vers lequel le Front National a commencé à attirer l'électorat populaire déçu par l'étatisme jacobin du mouvement originel.
En résumé, le chiraquisme en Haute-Savoie n'était pas seulement une force électorale ; c'était un écosystème où la maîtrise des leviers de l'État (autorisations de jeux, préfectures, justice) servait des objectifs de financement national et de consolidation foncière locale.