La rivalité entre Jacques Chirac et Édouard Balladur lors de l'élection présidentielle de 1995 a profondément fracturé la droite en Haute-Savoie. Ce département, bastion historique du centre-droit et du gaullisme, est devenu un laboratoire de ce « duel fratricide » où les barons locaux ont dû choisir entre la légitimité du chef (Chirac) et l'efficacité apparente du Premier ministre (Balladur).
Un département favorable à la percée de Balladur
Contrairement aux tendances nationales du premier tour, Édouard Balladur a réalisé une véritable percée en Haute-Savoie.
Résultats locaux : Alors que Jacques Chirac et Lionel Jospin étaient en baisse par rapport aux scores de 1988, Balladur a réussi à capter une part importante de l'électorat conservateur et libéral haut-savoyard.
L'image du "Sauveur" : Balladur bénéficiait d'une image de gestionnaire rigoureux et d'un fort soutien médiatique, contrastant avec un Jacques Chirac alors perçu comme un « Lion blessé » après ses échecs passés.
Le schisme des élus haut-savoyards
La lutte pour le contrôle des réseaux locaux a divisé les grandes figures politiques du département :
Le camp Balladur (Les ministres et centristes) :
Bernard Bosson : Maire d'Annecy et figure de proue de l'UDF, il était ministre de l'Équipement et des Transports dans le gouvernement Balladur. Fidèle à son Premier ministre, il a mobilisé ses réseaux centristes en faveur de Balladur.
L'administration "Balladur" : Plusieurs députés, comme Claude Birraux, étaient alors investis de missions temporaires auprès du gouvernement de cohabitation, renforçant l'ancrage de la « machine Balladur » dans le département.
Le camp Chirac (Les "Légitimistes") :
Bernard Accoyer : Député RPR et maire d'Annecy-le-Vieux, il est resté l'un des piliers du chiraquisme local. Appelé en politique par le gaulliste historique Pierre Mazeaud, il a défendu la légitimité de Jacques Chirac contre ce qu'il considérait comme une trahison de Balladur.
Michel Meylan : Député de Haute-Savoie, il a également soutenu activement la campagne de Chirac, s'inscrivant dans la ligne des gaullistes refusant de se rallier aux sondages précoces en faveur de Balladur.
Charles Millon : Bien qu'élu de l'Ain voisin, son influence en tant que président de la région Rhône-Alpes a pesé ; il a soutenu Chirac et a été récompensé par le ministère de la Défense après la victoire.
Conséquences : Victoire et "traversée du désert"
La victoire finale de Jacques Chirac le 7 mai 1995 a entraîné une recomposition brutale du paysage politique local :
Éviction des balladiuriens : Après l'élection, les soutiens de Balladur ont entamé une longue « traversée du désert », perdant leurs accès privilégiés aux ministères.
Consolidation du système Chirac : Des élus comme Bernard Accoyer ont vu leur influence croître, s'installant durablement comme les nouveaux patrons de la droite haut-savoyarde, ce qui mènera plus tard à la création de l'UMP pour tenter de sceller définitivement ces divisions.
En résumé, la Haute-Savoie de 1995 a été le théâtre d'un affrontement entre deux droites : une droite ministérielle et centriste portée par Bernard Bosson derrière Balladur, et une droite gaulliste militante portée par Bernard Accoyer derrière Jacques Chirac.