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Le Systeme Gaulliste dans le 74

 

L'Évolution du Système Gaulliste : Entre Légitimité Historique et Réseaux de Pouvoir (1940-2002)

L'histoire du gaullisme ne se limite pas à la figure du général de Gaulle ; elle décrit la mise en place d'une culture politique singulière, mêlant l'exercice d'un pouvoir exécutif fort à l'influence de réseaux parallèles souvent qualifiés d'opaques par leurs détracteurs. Ce rapport analyse la trajectoire de ce système, depuis la méfiance originelle de Franklin D. Roosevelt en 1940 jusqu'à la consolidation du "fief" haut-savoyard sous l'ère chiraquienne, en passant par les fractures internes qui ont marqué la transition vers Georges Pompidou et la création de la "machine" RPR.

I. Les Racines de la Méfiance : Roosevelt face à l'« Apprenti Dictateur » (1940-1945)

Dès l'exil de Charles de Gaulle à Londres en juin 1940, une opposition frontale naît entre le Général et le président américain Franklin D. Roosevelt. Cette hostilité, qui dépasse le simple choc des personnalités, repose sur une analyse critique du gaullisme naissant par l'administration américaine.

  • Une Illégitimité Perçue : Roosevelt considérait de Gaulle non pas comme le représentant de la France, mais comme un « autocrate arrogant » et un « arriviste » sans mandat électif. Il le soupçonnait d'être un "néo-bonapartiste" utilisant la guerre pour instaurer un pouvoir personnel absolu.

  • Le Projet de Démantèlement : Roosevelt a sérieusement envisagé de ne pas restaurer la souveraineté française intégrale. Il a ainsi soutenu le projet « Wallonie », visant à créer un État tampon annexant le nord de la France et la Belgique, et souhaitait placer la France sous administration militaire alliée (AMGOT/GMAF).

  • La Recherche d'une Alternative : Washington a systématiquement favorisé des généraux jugés plus "malléables" et conformes aux intérêts américains, comme Henri Giraud, tout en maintenant des liens diplomatiques avec le régime de Vichy jusqu'en novembre 1942 dans l'espoir de trouver un successeur plus docile que de Gaulle.

II. La Transition Pompidou : Entre Héritage et "Part d'Ombre" (1968-1974)

Le passage de témoin entre de Gaulle et Georges Pompidou marque la fin d'un gaullisme de pure légitimité historique et l'émergence d'un système structuré par les partis et les services de renseignement. Cette période est marquée par une tension croissante sur la politique sociale et la gestion des réseaux.

L'Affaire Markovic : Le Complot des Réseaux (1968)

En octobre 1968, l'assassinat de Stefan Markovic, garde du corps d'Alain Delon, devient une affaire d'État visant à briser la carrière de Pompidou.

  • Le Rôle du SDECE : Des rumeurs et des photomontages grossiers impliquant Claude Pompidou sont diffusés. Georges Pompidou restera convaincu que ce complot a été alimenté par des membres du cercle gaulliste (les « barons ») et certains services secrets pour l'empêcher de succéder au Général.

  • Le "Carnet Noir" : Pompidou conservera jusqu'à sa mort une rancœur tenace contre ceux qu'il jugeait responsables de cette manœuvre, consignant leurs noms dans un carnet noir.

Les Piliers du Système : SAC et Françafrique

Sous Pompidou, mais sous l'influence directe de Jacques Foccart, les structures parallèles se consolident :

  • Le Service d'Action Civique (SAC) : Véritable "police parallèle" chargée de protéger le régime et d'intimider les opposants, le SAC était notoirement infiltré par des éléments du milieu criminel.

  • Le Réseau Foccart : Architecte de la Françafrique, Foccart gérait un système de relations occultes mêlant services secrets, diplomatie officieuse et intérêts privés pour maintenir l'influence française en Afrique.

III. La "Machine" Chirac : Du RPR à l'UMP (1976-2002)

Jacques Chirac transforme le mouvement gaulliste en une organisation électorale moderne et redoutable : le Rassemblement pour la République (RPR), fondé en 1976 sur les cendres de l'UDR.

Un Système de Financement et d'Influence

Le "système Chirac" s'appuie sur une confusion entre les ressources publiques de la Mairie de Paris et les besoins du parti :

  • Le Pivot Parisien : Entre 1977 et 1995, la Mairie de Paris sert de base arrière logistique, comme l'illustreront plus tard les affaires des emplois fictifs et des chargés de mission.

  • Les Intendants de l'Ombre : Des figures comme Louise-Yvonne Casetta (dite « l'intendante ») et Michel Roussin sont désignées comme les pivots de la collecte de fonds occultes auprès des entreprises de BTP.

  • Mutation Idéologique : Sous Chirac, le RPR s'éloigne de l'étatisme jacobin du Général pour adopter une ligne plus libérale et pragmatique, aboutissant en 2002 à la création de l'UMP, perçue par certains comme la dissolution définitive de la substance originelle du gaullisme.

IV. Le Fief de la Haute-Savoie : La Chiraquie 74

La Haute-Savoie constitue un bastion historique du gaullisme, mais aussi un laboratoire du "gaullisme de réseaux" et de ses dérives locales.

1. L'Affaire du Casino d'Annemasse (1994)

L'exemple le plus éclatant de l'interaction entre les réseaux Pasqua et le territoire est l'autorisation d'exploiter des jeux au casino d'Annemasse accordée en 1994 par Charles Pasqua. L'enquête a révélé que cette opération visait à dégager des fonds (environ 7,5 millions de francs) pour financer le RPF, mettant en lumière les liens entre le pouvoir politique et le milieu des jeux corse.

2. Le "Gaullisme de Village" et l'Opacité Institutionnelle

À Chamonix et dans la vallée de l'Arve, des témoignages et des dossiers judiciaires décrivent un système de spoliation impliquant des notables locaux.

  • Réseaux d'Influence : Des documents dénoncent un système où des fonctionnaires de la Police de l'air et des frontières (PAF), des juges (comme Michel Turk au TGI de Bonneville) et des élus locaux auraient agi de concert pour neutraliser des individus marginaux et s'approprier des terrains immobiliers stratégiques.

  • Instrumentalisation Judiciaire : Le système est accusé d'avoir utilisé des liquidations judiciaires forcées et des destructions de bâtiments (comme l'atelier des Trabbets aux Houches) pour faciliter des acquisitions foncières à moindre coût pour les municipalités.

3. La Fracture de 1995 : Chirac contre Balladur en 74

L'élection présidentielle de 1995 a profondément divisé les élus haut-savoyards entre deux droites :

  • Le Camp Chirac (Les "Légitimistes") : Porté par Bernard Accoyer (maire d'Annecy-le-Vieux) et Michel Meylan, qui sont restés fidèles au chef historique malgré des sondages initiaux défavorables.

  • Le Camp Balladur (Les "Centristes") : Porté par Bernard Bosson (maire d'Annecy) et une partie de l'appareil d'État (Claude Birraux), Balladur a réalisé une percée notable dans le département, arrivant en tête à Neuvecelle et dépassant Chirac au premier tour en Haute-Savoie.

ÉpoqueCaractéristique du SystèmeFigure Centrale
1940-1944

Gaullisme de combat (Maquis des Glières)

Charles de Gaulle
1959-1982Police parallèle et Françafrique (SAC)Jacques Foccart
1976-1995

Machine de guerre électorale et financement (RPR)

Jacques Chirac
1994-2002

Gaullisme de réseaux et spoliation locale (Fief 74)

Charles Pasqua / Barons locaux

Conclusion : Un Système entre Mythe et Réalité

Si le gaullisme a fondé les institutions de la Ve République, il a aussi généré une culture de l'influence où l'appareil d'État a parfois été doublé par des réseaux de fidélité profonde. De la vision critique de Roosevelt aux spoliations foncières dénoncées en Haute-Savoie, le "système" gaulliste apparaît comme une structure à double face : celle de la souveraineté nationale et celle d'une opacité persistante dans la gestion des territoires et des hommes.