La Haute-Savoie occupe une place singulière dans la géographie du gaullisme : elle est à la fois une terre de légitimité historique, forgée dans les maquis de la Résistance, et un laboratoire du gaullisme de réseau, où l'influence des « barons » locaux s'est parfois mêlée à des circuits de pouvoir nationaux opaques.
1. La source de légitimité : Le gaullisme de combat (1940-1944)
Le département est le berceau du Maquis des Glières, symbole de la Résistance unifiée sous l'autorité du général de Gaulle. Cette période a structuré des réseaux de loyauté indéfectibles autour de figures comme Tom Morel et les lieutenants du 27e BCA.
Les réseaux de l'Armée Secrète (AS) : Le gaullisme local s'est construit sur l'unification des forces clandestines (AS et FTP), un travail mené d'Alger par de Gaulle pour asseoir sa souveraineté face aux Alliés.
Sanctuaire de l'Ordre : Historiquement, cette droite haut-savoyarde s'est perçue comme le rempart de « l'ordre et de la chrétienté » contre le danger communiste, renforçant l'image d'un fief conservateur et patriote.
2. Le système des « Barons » et l'implantation du RPR
Dès 1958, et surtout avec la création du RPR en 1976, la Haute-Savoie devient un bastion chiraquien géré par des notables puissants.
Pierre Mazeaud : Figure historique du gaullisme, il a été le « parrain » de nombreux élus locaux, dont Bernard Accoyer, qu'il a appelé en politique en 1989.
Bernard Accoyer : Maire d'Annecy-le-Vieux et député, il incarne la réussite de la « machine » RPR, capable de verrouiller électoralement le département et de grimper jusqu'au « perchoir » de l'Assemblée nationale.
Hégémonie sur la droite : Le RPR a progressivement supplanté l'UDF locale (dominée par Bernard Bosson à Annecy) pour imposer une structure partisane disciplinée, véritable « machine de guerre » au service des ambitions nationales de Jacques Chirac.
3. Les réseaux de l'ombre : SAC et Affaires
La critique du gaullisme comme système « politico-mafieux » trouve ses illustrations les plus marquantes dans l'usage de réseaux parallèles pour le financement et le contrôle territorial.
L'ombre du SAC et de Foccart : Jacques Foccart, « parrain politique » du Service d'Action Civique (SAC), utilisait ces réseaux pour assurer la protection du régime et étouffer l'opposition, y compris à l'échelle locale. Des réseaux clandestins activés dès 1958 pour le retour du Général ont laissé des traces durables dans la culture politique locale.
L'Affaire du Casino d'Annemasse : C'est l'exemple type de l'interaction entre les réseaux Pasqua (gaullisme de force) et le territoire. En 1994, une autorisation d'exploitation de jeux a servi à dégager des fonds occultes (via Robert Feliciaggi et le PMU gabonais) pour financer le RPF de Charles Pasqua.
Le « Gaullisme de village » : Des documents dénoncent un système de spoliation locale où des élus (comme Pierre Portier, ancien maire des Houches), des magistrats (comme Michel Turk, ancien président du TGI de Bonneville) et des officiers de la PAF (Police de l'Air et des Frontières) auraient agi en réseau pour neutraliser des individus marginaux et s'approprier des terrains immobiliers stratégiques à Chamonix ou aux Houches.
4. La fracture de 1995 : Chirac contre Balladur
La rivalité de 1995 a mis ces réseaux à rude épreuve :
Le camp Balladur : Porté par Bernard Bosson et une partie de l'appareil d'État (missions temporaires confiées à des députés comme Claude Birraux), il a réalisé une percée notable en Haute-Savoie.
Le camp Chirac : Les « légitimistes » comme Bernard Accoyer ou Michel Meylan sont restés fidèles au chef historique, dénonçant la « trahison » de Balladur et Pasqua.
En conclusion, la Haute-Savoie gaulliste est un système à double face : un versant glorieux hérité de la Résistance qui assure une base électorale solide, et un versant de réseaux occultes (le « système Pasqua-Foccart ») qui a longtemps géré le département comme un fief stratégique pour le financement et le contrôle politique de la droite française.