mardi, décembre 02, 2025

Peut-on qualifier le gaullisme de système politico-mafieux ?

 



En science politique, qualifier un mouvement politique de « système politico-mafieux » implique trois critères précis :

  1. Une structure stable de captation des ressources publiques, avec redistribution interne.

  2. Un contrôle organisé des institutions permettant l’impunité.

  3. Une utilisation systématique de la coercition, de l’intimidation ou de la violence para-étatique pour maintenir le pouvoir.

Pour déterminer si cela s’applique au gaullisme, il faut examiner la période de la Ve République gaullienne (1958–1969) et les réseaux hérités dans les décennies suivantes.


1. Le gaullisme comme système politique

Le gaullisme fut avant tout une doctrine d’État fondée sur :

  • la restauration de l’autorité exécutive

  • un État fort et centralisé

  • une administration très structurée

  • une technocratie puissante

  • un mépris assumé pour les « partis politiques » traditionnels

Ces caractéristiques favorisent mécaniquement l’émergence de réseaux politiques solides, mais pas nécessairement mafieux.


2. Des réseaux gaullistes puissants, mais institutionnels

Certains éléments donnaient l’impression de « clans » :

  • le rôle des gaullistes historiques (Résistance, réseaux Foccart)

  • la proximité entre pouvoir politique, armée et grands corps d’État

  • la centralisation extrême de la décision à l’Élysée

  • des circuits opaques autour de certaines opérations extérieures en Afrique

  • des fidélités personnelles héritées de la Résistance

Ces réseaux ont parfois fonctionné comme des cercles fermés, structurellement protecteurs et difficilement pénétrables, mais cela relève plus du néo-bonapartisme que d’un système mafieux.


3. Les zones grises : la « Françafrique » et les financements politiques

Les critiques les plus fortes contre le gaullisme portent sur deux terrains :

3.1. La « Françafrique »

Sous De Gaulle puis Pompidou, les réseaux autour de Jacques Foccart ont entretenu :

  • des relations politiques très personnelles avec des chefs d’État africains

  • des interventions secrètes

  • une diplomatie parallèle

  • un rôle ambigu dans certains coups d’État ou stabilisations forcées

Ces pratiques ont pu ressembler à un système clientéliste international, où circulaient argent, contrats et soutiens politiques.
Certains chercheurs y voient une forme de logique mafieuse d’État, mais appliquée à la politique extérieure, pas au fonctionnement interne de la France.

3.2. Les financements occultes des partis

Dans les années 1960, comme dans presque toute l’Europe, les partis politiques utilisaient des financements partiellement opaques ou « arrangés ».
Cela concernait le gaullisme, mais aussi la SFIO, les radicaux, puis plus tard le PS et le RPR.

Ce n’était pas spécifique au gaullisme, et cela n’atteignait pas le niveau d’un système criminel structuré.


4. Ce qui manque pour parler de « système politico-mafieux »

Un système mafieux exige :

  • une violence para-étatique organisée

  • une économie criminelle intégrée au système politique

  • un contrôle direct de la justice ou de la police par un clan

  • un système de rackets ou d’extorsions institutionnelles

Or, malgré des zones grises bien documentées :

  • la police et la justice n’étaient pas contrôlées par un groupe criminel

  • l’économie française ne dépendait pas d’activités illégales

  • la violence politique n’avait pas le caractère structurel d’une mafia

  • il n’existait pas de « famille » gaulliste dirigeant l’État comme une organisation criminelle

On est donc loin du modèle mafieux classique.


Conclusion :

Non, on ne peut pas qualifier le gaullisme de système politico-mafieux au sens strict des sciences politiques.

On peut en revanche dire que :

  • le gaullisme a généré des réseaux de pouvoir très centralisés

  • certains d’entre eux ont pratiqué des méthodes opaques, notamment en Afrique

  • le système gaulliste comportait des zones grises, des circuits parallèles et des loyautés personnelles proches d’un fonctionnement clanique

  • mais il ne correspond pas aux critères d’un système mafieux structuré.